Scary Movie 6 : la Comédie humaine contemporaine
Il est des franchises qui refusent obstinément de mourir et Scary Movie en fait partie. Vingt-six ans après son premier volet, qui parodiait Scream et son effroyable Ghostface, la saga revient avec un sixième film qui s’attaque principalement à Scream 5 (2022) et Scream 6 (2023). Une parenté d’autant plus amusante que Paramount Pictures distribue désormais les deux franchises.
Même situation de départ, même décor new-yorkais, même appel téléphonique inquiétant et même tueur masqué. Dès l’ouverture, Teyana Taylor reprend presque à l’identique la scène de Scream 6 dans laquelle Samara Weaving, attendant un rendez-vous à New York, est attirée dans une ruelle sombre par un mystérieux interlocuteur. À une différence près : dans Scary Movie 6, la victime supposée ne se laisse pas faire et retourne la situation contre son agresseur. Là où le cinéma d’horreur condamne souvent ses personnages à prendre les pires décisions, la parodie leur offre l’occasion de déjouer les règles du genre.
Scream, un miroir déformant
Les références à Scream 6 se multiplient, notamment dans la célèbre scène du métro new-yorkais, bondé de voyageurs déguisés en tueurs emblématiques du cinéma d’horreur à l’occasion d’Halloween. Ghostface se fond dans la foule, parmi d’autres figures terrifiantes devenues presque familières.
Le film reprend également la nouvelle génération de personnages introduite dans Scream 5 et retrouvée dans Scream 6 : Sam (Melissa Barrera), Tara (Jenna Ortega), Mindy (Jasmin Savoy Brown) et Chad (Mason Gooding), rebaptisés respectivement Sara, Tuesday, Dei et Brad dans leurs versions parodiques.
On retrouve aussi le principe des multiples tueurs dissimulés derrière le masque de Ghostface, ainsi qu’un clin d’œil à l’absence de Sidney Prescott, incarnée par Neve Campbell, dans Scream 6, auquel l’actrice n’avait pas participé.
Autre procédé emprunté à Scream, notamment à son quatrième épisode sorti en 2011 : le film dans le film. Une scène que le spectateur croit réelle se révèle appartenir à une fiction horrifique. Dans Scream, cette franchise imaginaire s’appelle Stab ; dans Scary Movie 6, elle devient tout simplement Horror Movie. Une mise en abyme qui brouille les pistes et entretient la complicité avec un public habitué aux codes du genre.
Le retour des figures cultes
Ce sixième opus marque surtout les retrouvailles de quatre personnages emblématiques des premiers films : Anna Faris dans le rôle de Cindy, Regina Hall dans celui de Brenda, Marlon Wayans en Shorty et Shawn Wayans en Ray.
Le retour de Shorty Meeks, absent depuis Scary Movie 2 (2001), ravive notamment le souvenir de son fameux « Wazzaaaa ! » au téléphone, détournement d’une publicité Budweiser devenue culte à la fin des années 1990.
Mais les temps ont changé. Le téléphone fixe, autrefois instrument privilégié de la terreur, a cédé la place aux smartphones. Les appels menaçants cohabitent désormais avec les SMS qui envahissent les écrans, jusque dans la mise en scène. Les habitudes évoluent, mais Ghostface semble toujours aussi déterminé à joindre ses victimes.
Une anecdote relie d’ailleurs les deux sagas : Anthony Anderson, qui incarnait un policier nommé Perkins dans Scream 4, avait également joué Mahalik dans Scary Movie 3 et Scary Movie 4. Il revient dans ce nouvel épisode, cette fois dans son propre rôle. Un croisement de plus entre deux franchises dont les histoires semblent désormais indissociables.
Une revanche sur le cinéma d’horreur
En multipliant les mises en abyme, les échos et les réminiscences, Scary Movie possède quelque chose de profondément cathartique.
Le film met en scène ce que le spectateur, habituellement impuissant devant un scénario d’horreur, rêve parfois de voir arriver : une victime qui se défend intelligemment, un tueur désarçonné avec une facilité déconcertante ou une situation dramatique qui bascule soudain dans le ridicule.
Une forme de revanche sur les conventions du cinéma d’épouvante. Un peu de justice dans un monde de brutes, mais surtout beaucoup d’humour.
Car le plaisir repose autant sur ces renversements que sur les innombrables références glissées dans les dialogues, les décors et les situations. Certaines sont évidentes, d’autres presque dissimulées dans des répliques anodines empruntées à des films cultes, à la culture populaire ou à Internet. Le spectateur se prend au jeu, reconnaissant ici une scène, là une allusion, parfois plusieurs dans une même séquence.
Une caricature de notre époque
Superstitions, modes, préjugés, préoccupations collectives, revendications identitaires et contradictions de notre époque passent à la moulinette d’une caricature volontairement poussée jusqu’à l’absurde.
Tous les registres y passent : du thriller au drame psychologique, de l’horreur dite sophistiquée aux productions populaires, avec des références à Get Out, The Substance, Sinners, M3GAN, KPop Demon Hunters ou encore à l’univers de La Famille Addams, à travers Mercredi.
À force d’accumuler les références, le film finit par reproduire le vertige d’une société saturée d’images, de discours et de phénomènes culturels éphémères. Cette surenchère nourrit une satire où chaque tendance, chaque posture et chaque convention devient matière à dérision.
Les anachronismes participent au même esprit. Ainsi, une antique Dodge Brothers Touring de 1921, se retrouve branchée comme une voiture électrique moderne. La borne de recharge porte le nom fictif de « Woke Watts », clin d’œil à Tesla et aux débats contemporains. Un simple détail de décor suffit à tourner en ridicule les contradictions entre passé et modernité.
L’humour est parfois grossier, provocateur, délibérément excessif. Cette absence de retenue permet justement au film de s’attaquer aux conventions sociales, aux susceptibilités et aux hypocrisies de chacun. Personne n’est vraiment épargné.
Une franchise qui se moque aussi d’elle-même
Scary Movie 6 pousse l’autodérision jusqu’à tourner en ridicule sa propre existence. L’une des répliques résume parfaitement cette démarche :
« Un rebootequel, c’est un mélange de reboot et de suite. On associe les personnages d’origine aux nouveaux pour exploiter une nostalgie à la con et attirer davantage de spectateurs dans les salles. »
La franchise épingle ouvertement les mécanismes commerciaux auxquels elle participe : le recyclage des succès passés, le retour des personnages historiques, l’introduction d’une nouvelle génération et l’exploitation d’une nostalgie particulièrement lucrative à Hollywood.
Les frères Wayans vont même jusqu’à régler leurs comptes avec leur propre histoire. Écartés de la franchise après Scary Movie 2, ils se moquent des épisodes réalisés sans eux. Une éviction transformée en gag lorsque Shorty reproche à Cindy et Brenda d’avoir participé aux troisième et quatrième volets. Leur justification est aussi simple que désarmante : l’argent.
Cette autodérision apporte une dimension supplémentaire à la satire. Les personnages connaissent aussi bien les règles du cinéma d’horreur que les coulisses de leur propre franchise, tandis que l’industrie hollywoodienne voit ses recettes éprouvées et ses suites interminables exposées avec une ironie assez réjouissante.
À sa manière, Scary Movie fait avec notre époque ce que Balzac entreprenait avec La Comédie humaine : dresser le portrait d’une société à travers ses mœurs, ses ambitions, ses hypocrisies et ses ridicules. À ceci près que chez les frères Wayans, la satire s’accommode volontiers de quelques litres de faux sang et d’un humour en dessous de la ceinture.
Pour Halloween, difficile de trouver meilleure occasion de renouer avec une franchise qui, sous ses airs de farce potache, en dit davantage sur notre époque qu’on ne pourrait le croire. Et puisque Paramount distribue à la fois Scream et sa parodie, le studio peut au moins se réjouir d’une chose : cette fois, même quand on se moque de lui, il encaisse.
Daniel Latif
Photos : Paramount Pictures /DR











