Revoir Amélie Poulain, l’éternel miracle d’un cinéma français qu’on ne fait plus
À quelques jours du Printemps du Cinéma et alors que Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain figure toujours au catalogue de Disney+ en France, revoir le film de Jean-Pierre Jeunet relève d’un attachement profond à un pan essentiel de notre patrimoine cinématographique. C’est de surcroît retrouver une œuvre de 2001 qui continue de vibrer avec une grâce singulière, portée par Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz, la voix d’André Dussollier et la musique de Yann Tiersen.
Il y a, dans Amélie Poulain, quelque chose que le cinéma contemporain a souvent perdu en route : le goût du temps suspendu. Le film ouvre des parenthèses. Il installe des silences. Il laisse respirer les visages, les rues, les attentes. Il filme un Paris presque irréel, un Paris de stations de métro étrangement désertes, de couloirs qui donnent envie de reprendre les transports comme on entrerait dans un roman, de façades familières soudain rendues mystérieuses. Ce ne sont pas de jolies images empilées pour flatter l’œil. Ce sont des visions composées avec précision, des plans typiques et pourtant jamais figés, capables de dire à la fois la beauté et le désordre, l’élan et le chaos que Paris incarne si bien.

La mise en scène de Jean-Pierre Jeunet transforme alors chaque détail en matière sensible. Un bruit de cabine téléphonique, le frottement d’un ticket de jeu à gratter, une porte qui claque, un trousseau de clés, un train qui passe à vive allure : tout devient musique du quotidien. Avec Yann Tiersen, le piano et l’accordéon ne viennent pas habiller le film, ils prolongent sa respiration. Le récit gagne ainsi une forme de synesthésie très rare au cinéma. Le spectateur voit, entend et perçoit ces parfums, ces souvenirs évoquant des impressions enfouies qui remontent aussitôt. Cette attention à l’inframince, à l’invisible, à l’infime, relève d’un art particulièrement difficile au cinéma. Et ici, elle s’impose naturellement. La voix d’André Dussollier, elle, ne commente pas seulement l’histoire : elle plonge le spectateur comme dans un conte.
C’est aussi ce qui rend le film si touchant. Derrière le charme, il y a une œuvre qui interroge les relations sociales et culturelles, les solitudes urbaines, les maladresses affectives, la vie intérieure des êtres ordinaires. Amélie avance comme si elle tenait un journal intime secret, rempli de confessions et de réminiscences. Le film joue alors sur une corde à la fois nostalgique et sentimentale, celle de l’enfance, du rêve, de la mémoire et du temps qui passe. Il évoque quelque chose des petits plaisirs observés par Philippe Delerm, mais avec une réelle ambition de mise en scène : faire renaître l’ordinaire sous une forme poétique. Entre philosophie et psychologie, Amélie Poulain regarde les failles humaines avec une délicatesse qui n’exclut jamais l’humour.

Amélie elle-même apparaît comme une héroïne de proximité, une sorte de Zorro sans cape, venue remettre un peu de justice dans le quotidien des êtres mal aimés. Elle se projette en eux, les comprend, tente de réparer leurs cafouillages, parfois avec une pudeur enfantine, parfois avec une invention qui tient presque de la baguette magique. Le monde irait sans doute mieux s’il y avait davantage d’Amélie. Ce que le film saisit avec finesse, c’est précisément cette singularité : un personnage atypique, drôle sans forcer l’effet, émouvant sans jamais se complaire dans le pathos. La grande question qui traverse le récit, celle du coup de foudre, n’est d’ailleurs jamais traitée comme un simple ressort romantique. Elle devient une interrogation plus large sur la peur d’aimer, sur le courage qu’exige le bonheur, sur cette difficulté très humaine à s’offrir soi-même ce que l’on prodigue si facilement aux autres.
La réussite du film tient aussi à sa mise en scène, d’une souplesse remarquable. Plans-séquences, jeux de mise en abyme, gros plans d’une proximité presque déstabilisante : tout concourt à créer un regard intime, comme si la caméra retrouvait l’instabilité enfantine du monde, cette manière de voir avant que les œillères ne se referment. Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain sort ainsi des cadres trop engoncés du réalisme appliqué. Il oscille entre la comédie humaine, le film noir, l’absurde et la fantaisie mordante en toute harmonie. Il fait rire, puis serre le cœur, avec une justesse peu commune. Même ses maximes, ses sophismes, ses gags en apparence anodins, disent quelque chose des clichés du quotidien parisien et de la vérité cachée sous les habitudes.

Autour d’Audrey Tautou, il n’y a pas de démonstration de casting, pas d’alignement de noms prestigieux venus faire nombre. Il y a mieux : des acteurs profondément justes. Mathieu Kassovitz est bouleversant de retenue, au-delà même du simple talent d’interprétation. Jamel Debbouze, lui, impose une présence modeste, authentique, immédiatement humaine. Et puis il y a toute cette galerie de silhouettes, de clients, de voisins, de commerçants, de figures de quartier, décrites avec une profusion qui rappelle parfois Balzac. Dans le décor emblématique du Café des Deux Moulins, au cœur d’un Montmartre nourri de commérages, d’habitudes et de théâtralité quotidienne, le film fait vivre une véritable comédie humaine, dont la palpitation demeure perceptible encore aujourd’hui.
C’est peut-être là que réside son secret. Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain incarne bien une vision pittoresque de la capitale, traversée par l’âme, les failles, la rêverie et une confiance têtue dans les êtres. Il dépeint un Paris romantique, certes, mais surtout une ville peuplée de gens qui veulent encore croire au possible. Une pérégrination à travers la capitale, loin des clichés les plus paresseux, pour retrouver ce que le cinéma peut parfois produire de plus rare : une émotion qui ne se résume pas à l’intrigue, une douceur qui ne nie ni la mélancolie ni la solitude. On sort du film comme d’une expérience cathartique, un peu plus attentif aux autres, un peu plus disponible à la compassion, à la sagesse et à la poésie.

Vingt-cinq ans après sa sortie, et alors qu’il continue d’être accessible à un large public, Amélie Poulain n’a rien d’un souvenir figé. Il demeure un grand classique du cinéma français, un film d’une inventivité frappante, d’un romantisme intact et d’une poésie qui ne s’est pas dissipée. Un de ces rares films dont le jeu, la grâce et l’élan sont si bouleversants qu’ils finissent par faire oublier qu’on est au cinéma. Raison de plus pour le revoir aujourd’hui : parce qu’on ne fait presque plus de films comme celui-là, et parce qu’il touche encore, avec la même intensité, le spectateur des quatre coins du monde.
Daniel Latif